“Je ne l’ai pas crue”

Ce n’est qu’après avoir vu ma sœur Hoda allongée dans son cercueil que j’ai réalisé à quel point elle était désespérée. J’aurais du l’écouter au lieu de la qualifier de pleurnicharde. C’est qu’elle n’avait que 17 ans et c’est effectivement un âge difficile à gérer surtout pour notre belle-mère.

Tout a commencé quand notre père a décidé de quitter ma mère pour une autre femme. Ce fut la catastrophe à la maison, tout s’effondra en une seconde. Celui que l’on prenait pour un dieu n’était en fait qu’un homme ordinaire qui s’était tout bonnement lassé de son épouse et en voulait une nouvelle. Il partit un soir, sans regarder derrière lui.

Nous nous en tirions assez bien sans lui, surtout que j’avais déjà commencé à travailler et qu’il envoyait à contrecœur un peu d’argent chaque mois. Mais c’est ma mère qui n’allait pas bien ; elle ne se faisait pas à l’idée de s’être fait larguer après tant de sacrifices. Et puis, avec le temps, j’ai cru qu’elle s’était habituée à cette nouvelle vie alors je me suis mariée et j’ai emménagé dans ma nouvelle maison avec mon époux, laissant ma petite sœur seule avec maman.

Et c’est pendant ma première grossesse que j’appris l’horrible nouvelle : maman s’était donné la mort en avalant toutes sortes de somnifères, peut-être pour être sûre de ne pas se rater. Et comme cela ne suffisait pas, ce fut Hoda qui la découvrit inerte dans son lit. J’accourus pour lui apporter mon soutien et la ramener vivre avec moi, mais mon père me devança. Il avait eu le culot de venir aux funérailles avec sa nouvelle femme et de réclamer sa fille qui était encore mineure à l’époque. J’ai essayé de le convaincre de me laisser ma sœur, que cela embêterait son épouse et qu’ils seraient mieux tous seuls, mais il insista et devint même menaçant. N’ayant aucun recours légal, je dus me plier à sa volonté.

Et c’est ainsi que Hoda alla chez eux malgré elle. J’entrepris de leur rendre visite chaque semaine, dans le but de m’assurer que tout allait bien et que ma cadette était bien traitée et je dois dire que ce que j’avais vu était satisfaisant. Doris, ma belle-mère, était une femme d’âge mûr et quelqu’un de posé qui réalisait bien que la situation n’était pas facile pour ma sœur surtout après la mort de notre mère. Elle me promit d’être patiente et attentionnée. Mon père, quant à lui, était agacé par le refus de Hoda de coopérer avec sa femme et commençait déjà à  regretter sa décision. Il faut admettre que ma sœur avait toujours été un peu difficile avec son caractère bien trempé et je savais qu’elle n’accepterait jamais la main que lui tendait Doris. Je la pris à part et tentai de la faire raisonner mais je fus surprise par ce qu’elle m’a confié :

– Tu n’es pas à ma place, tu ne sais pas comme c’est que de vivre ici. Doris n’est pas la femme gentille et calme que  tu crois, c’est une hystérique qui crie toute la journée et elle mène papa par le bout du nez. Je ne peux rien faire ni aller nulle part sauf à l’école, et encore ! Si je veux utiliser le téléphone, je dois demander la permission et ne parler qu’une minute. La télé est au salon et je ne peux jamais voir mes programmes préférés. Je dois dormir très tôt et ne sortir de ma chambre que lors de mon réveil ; je ne peux même pas aller aux toilettes pendant la nuit. Je n’en peux plus ! S’il te plaît, emmène-moi avec toi ! Je t’en supplie !

– Je pense que tu exagères un peu. C’est quand même sa maison et il lui faut du temps pour s’habituer à ta présence. Elle est juste en train d’établir des règles. Patiente un peu et si tu n’arrives pas à t’y faire, n’oublie pas que dans deux ans tu seras majeure et tu pourras choisir où vivre. Dans peu de temps je vais accoucher et tu viendras t’occuper de ta petite nièce.

– Deux ans ! Je ne tiendrai jamais le coup !”

A peine un an plus tard, elle trouva la mort en se jetant du balcon.

Je ne pourrai jamais décrire ce que j’ai ressenti en apprenant la nouvelle. C’est papa qui m’a appelée et du son de sa voix j’ai su qu’il s’était passé quelque chose de grave. Mais j’avais cru à une dispute entre Hoda et Doris. Et quand il me dit que ma petite sœur était morte, mes larmes coulèrent toutes seules et la seule chose que j’ai pu articuler fut : « Tout ça est de ta faute ». Il raccrocha sans répondre.

Je ne cacherai pas que j’ai eu des doutes au sujet de la mort de Hoda. Il m’est bien sur venu à l’esprit que notre belle-mère l’avait poussée par-dessus le balcon dans un moment de colère ou d’exaspération, mais la lettre que ma sœur avait laissée ne prêtait à aucun équivoque, il s’agissait bien d’un suicide.

Mais comment en était-elle arrivée jusque-là ? Sa vie chez mon père lui était-elle à ce point insupportable ? Je devais en avoir le cœur net.

La meilleure façon de dénicher des informations, c’est de demander à la concierge et aux voisins. En général, ces gens-là passent la plupart de leur temps à s’épier et à attendre la moindre information juteuse pour alimenter leurs ragots. C’est ainsi que je frappai à la porte de tous les habitants de l’immeuble dans lequel vit mon père et sa femme en prétextant vouloir faire un album-souvenir de ma défunte sœur. Après m’avoir présenté leurs condoléances et offert gâteries et café, les langues se délièrent. Et ce que j’appris me choqua : Doris tyrannisait tout le monde, y compris papa et surtout Hoda.  On l’entendait crier à toute heure et tenir des propos menaçants. Quant  à ma petite sœur, on ne la voyait pas souvent car elle était pratiquement séquestrée avec interdiction de parler à qui que ce soit. Tous les voisins plaignaient cette enfant qui semblait si toujours si triste.

Ma sœur avait dit la vérité et je ne l’avais pas crue. J’avais contribué d’une manière indirecte à sa mort et je ressentis un chagrin immense mêlé à de la colère contre Doris, contre mon père et contre moi-même. Nous avions tous plus ou moins tué Hoda. J’accourus alors voir papa et lui demander des comptes mais en voyant sa mine défaite je compris qu’il avait beaucoup de remords :

-Je sais ce que tu vas me dire… j’ai eu tort d’amener ta sœur ici, surtout que je savais de quoi ma femme était capable. Mais je me sentais si seul face à cette mégère, que j’ai eu besoin d’une alliée et au lieu de cela j’en ai fait une victime. Toute ma vie est une suite d’erreurs à cause de mon égoïsme. J’ai fait tellement de mal autour de moi… d’abord ta mère et puis maintenant ma pauvre petite… mon Dieu… elle était tellement malheureuse qu’elle a préféré mettre fin a ses jours… c’est moi qui aurait du mourir, pas elle… on ne devrait pas partir si jeune…

-Je partage ta douleur, papa, mais les mots ne suffisent pas. Il faut faire quelque chose, on ne peut laisser la mort de Hoda impunie.”

Et il vengea sa fille du mieux qu’il put en divorçant de Doris et en ne lui laissant rien. Je proposais à mon père de venir vivre avec moi mais il refusa, ne voulant pas s’imposer. Alors il resta seul avec des souvenirs qui faisaient mal et des morts qui revenaient le hanter. Il dépérit et sa santé se détériora rapidement. Deux ans plus tard il s’endormit un soir pour ne plus se réveiller. Il était sans doute allé voir les siens pour leur demander pardon.

 (Droits d’auteur réservés à Paula Jahshan. L’utilisation complète ou même partielle de ce texte ne peut se faire sans l’accord écrit de l’auteure sous peine de poursuites judiciaires.)

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