Jamais je ne pourrai me pardonner pour ce que j’ai fait à mon père. J’ai causé le préjudice extrême à celui qui m’a donné la vie et tout ce que je possède aujourd’hui pour sauver la réputation de la famille. Est-ce que cela en valait la peine ? Bien sûr que non. Rien ne vaut une vie.
Mon père est né pauvre, mais il était doué pour les affaires. Très jeune, il décida qu’il devait faire quelque chose pour ne pas être entraîné à tout jamais dans la spirale de la misère. Il enchaîna les petits boulots jusqu’à ce qu’il put avoir de quoi acheter deux pans de tissus de luxe qu’il balança sur son épaule et s’en alla arpenter les rues pour les vendre aux dames des beaux quartiers à des prix défiants toute concurrence. Son principe: gagner peu mais vendre beaucoup tout en restant honnête. Avec l’argent, il alla acheter d’autres pans et il en fut ainsi jusqu’à ce qu’il gagne la confiance de ses clientes et de leurs couturiers. L’année d’après il put louer un petit magasin tout juste assez grand pour y transposer ses tissus et le succès fut tel qu’il l’agrandit et dix ans plus tard il avait des succursales un peu partout. Et puis il voyagea pour ramener ce qu’il y a de plus beau ailleurs et c’est alors qu’il devint riche.
Entretemps, il avait épousé ma mère, une jeune et jolie vendeuse qui travaillait chez lui et je naquis en premier; ils tentèrent d’avoir d’autres enfants mais cela leur prit dix longues années pour que maman tombe à nouveau enceinte de ma petite sœur. Elle décéda en lui donnant naissance.
Papa bâtit une immense maison que tous appelaient « le château » et sa seule condition pour que nous puissions jouir de sa fortune était que nous restâmes tous unis sous le même toit et ceci tant qu’il était vivant. Ce n’était pas difficile à faire et quand je fis la connaissance d’Elie, il n’eut aucune peine à accepter de venir habiter avec nous après le mariage. Le domaine était tellement grand que nous avions l’impression de vivre séparément et mon époux, qui était médecin, y ouvrit même sa clinique.
Je tombai enceinte et la venue de Charlie fut une source de bonheur pour tout le monde. Mais on le gâta énormément, surtout mon mari et je craignais qu’il en pâtisse plus tard. Et c’est ce qui arriva. Charlie avait grandi et était devenu un jeune homme impossible et fainéant. Riche et beau, il n’attachait d’importance à rien ni à personne, se croyant le maître du monde. Il aimait les voitures de sport et les femmes, buvait trop et organisait des soirées à la maison qui duraient jusqu’aux premières lueurs du jour ce qui agaçait franchement mon père qui s’attendait à ce que son petit-fils soit comme lui, responsable et travailleur. Et quand j’essayais de faire entendre raison à mon garçon, mon mari et ma petite sœur s’entreposaient entre nous et plaidaient sa cause. Toute l’atmosphère de la maison avait changé et nous n’avions de soucis que les frasques de ce jeune héritier.
Et puis ce que l’on n’avait jamais imaginé arriva. J’en ai jusqu’à maintenant la chair de poule. Il allait faire jour quand je fus réveillée en sursaut par mon père. Il m’avait agrippé le bras et me secouait en balbutiant des mots inintelligibles. En voyant les grands yeux qu’il faisait et tout son corps qui tremblait je sus qu’une chose épouvantable venait de se passer. Il réussit enfin à articuler :
-Je m’étais levé pour aux toilettes et en passant à côté de la chambre de Charlie j’ai entendu des gémissements. Je suis entré et j’ai vu… je l’ai vu avec ta sœur… ils faisaient l’amour ! Tu m’entends ? Avec sa tante ! Je dois appeler la police, quelqu’un doit arrêter ce pervers et cette dévergondée ! »
Au début j’ai cru que je rêvais mais mon père me serrait tellement le bras que j’en eus mal. Je courus pieds nus jusqu’à la chambre de mon fils pour le trouver endormi, cuvant son alcool. Je me dirigeai comme une folle chez ma sœur et la trouvai assise dans son lit en train de pleurer. Je lui criai :
-C’est vrai ce que m’a dit papa ? Tu as couché avec mon fils ? Dis-moi qu’il t’a violée et que tu n’étais pas consentante ! Dis-le-moi !
-Il avait beaucoup bu et tu sais comment il est, quand il veut quelque chose il ne lâche pas… non il ne m’a pas violée.
-Espèce de s….. ! » lui dis-je en la giflant.
Toute la maisonnée était debout maintenant. Il y avait mon père qui hurlait en menaçant de tout raconter, mon mari qui faisait une tête d’enterrement, ma sœur qui pleurait, mon fils à moitié réveillé, le sourire en coin et moi qui me demandais comment et pourquoi tout cela nous était arrivé.
Elie décida de donner un calmant à papa et de le mettre au lit. Une fois de retour au salon, il prit la parole :
-Ce qui vient d’arriver est inacceptable, les coupables seront punis. Mais il est hors de question que cela sorte d’ici, nous avons une réputation à défendre. Dans quelques mois je vais être nommé directeur de l’hôpital. Chérie, ton père menace de tout raconter à la police et il a même mentionné la presse. Nous ne pouvons pas le laisser faire.
-Qu’est-ce que tu proposes ?
-J’ai un ami… il dirige une maison pour personnes… disons dérangées. Je peux arranger ça.
-Tu veux mettre papa dans un asile ? Mais il n’est pas fou !
-Si, il l’est, s’il compte nous humilier et nous ridiculiser devant tout le monde.
-Mais ce n’est pas de sa faute, c’est celle de ton fils et de ma sœur.
-Ecoute-moi mon amour… ton père est vieux, il a eu une belle vie. Pense à l’avenir de ton fils qui est encore jeune. C’est vrai qu’il est irresponsable mais il peut encore changer. Pense à ta sœur, qui voudra d’elle maintenant ? Pense à moi, à ma carrière et pense à toi. Est-ce que tu mérites qu’on te montre du doigt dans la rue ? Tu sais bien que le blâme te tombera dessus, tu seras la mauvaise mère qui n’a pas su élever son enfant ni donner le bon exemple à sa sœur et qui sait, peut-être iront-ils jusqu’à dire qu’il se passe d’autres choses à la maison. »
Cela avait suffi à me convaincre. Et le soir même, des gens sont venus prendre papa à l’asile. Il s’est beaucoup débattu, criant haut et fort qu’il avait toute sa tête et que c’était un complot contre lui, ce qui était absolument vrai. Alors qu’ils l’emmenaient, j’éclatai en sanglots. Il me dit alors: « Tu pleures et tu les laisses faire ? Quel genre de monstres ai-je mis au monde ? ». Jamais je n’oublierai cette phrase.
Et comme pour effacer ce qui s’était passé, nous envoyâmes Charlie aux Etats-Unis chez son oncle paternel et ma sœur en France. Je restai seule dans la grande maison avec Elie. Nous vivions désormais comme deux étrangers, notre couple était détruit à jamais.
Deux mois plus tard mon père mourut à l’asile après avoir en vain clamé haut et fort qu’il n’était pas fou. Je ne l’avais pas vu depuis cette fameuse soirée, n’ayant pas eu le courage de l’affronter.
Avec le décès de mon père j’ai perdu l’estime de moi-même et mon goût pour la vie. Rien ne m’intéressait plus. Je quittai le château pour m’installer dans un petit appartement dans une ville voisine.
Cela fait dix ans que je n’ai plus revu ma famille. Je reçois des nouvelles d’eux de temps en temps, mais cela ne m’importe plus. J’ai donné ma part d’héritage à des associations et je n’en ai gardé qu’une infime partie pour pouvoir survivre. De toute façon je n’ai pas mérité cet argent, c’était le fuit du labeur d’un homme qui a travaillé toute sa vie pour éviter aux siens la misère dans laquelle il avait grandi. Quel gâchis !
(Droits d’auteur réservés à Paula Jahshan. L’utilisation complète ou même partielle de ce texte ne peut se faire sans l’accord écrit de l’auteure sous peine de poursuites judiciaires.)
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