« Soupçons »

J’ai fait la connaissance de Roger dans de singulières circonstances : aux funérailles de sa femme. J’étais là par hasard, accompagnant une amie à moi qui ne voulait pas y aller seule.

Il avait l’air si triste, si désemparé que je flashai pour lui. Il faut dire que j’ai toujours été une incorrigible romantique et la vue d’un homme aussi amoureux de sa femme allait immanquablement faire battre mon cœur.

Je dois mentionner qu’il était également extrêmement attirant du haut de ses 1m88, sa silhouette d’athlète et ses 45 ans. Je demandai à mon ami quelques informations à son sujet et pour finir, son numéro de téléphone. Je n’avais jamais fait ça de ma vie et subitement je trouvai cela très normal. Mon amie en pensait autrement :

-Mais tu es folle ? Le type vient de perdre sa femme et toi tu veux le draguer ? Il va sûrement mal réagir.

-Mais je ne vais rien lui faire, juste lui montrer ma sympathie.

C’est ce que je croyais vraiment, je n’avais pas l’intention de sortir avec lui, j’avais juste besoin de le réconforter, une sorte d’élan maternel. Mais elle avait sans doute raison, l’appeler serait trop direct. Une semaine plus tard, je le cherchai sur Facebook et lui envoyai un petit mot de soutien. Il répondit poliment, sans plus. Mais de fil en aiguille, nous commençâmes à échanger des lettres dans lesquelles il se dévoila un peu plus. Nous ne parlions que de sa femme, du fait qu’il n’avait pas d’enfant pour le consoler et les circonstances de sa mort. La pauvre avait trébuché et dévalé les escaliers, se brisant la nuque.

Et puis les rumeurs allèrent bon train. Ses beaux-parents l’accusaient de l’avoir poussée et ils clamaient que cet escalier avait été là depuis la naissance de leur fille et qu’elle n’aurait pu en tomber. En effet, c’était elle qui avait l’argent, la maison et le reste. Roger n’avait eu qu’à amener une valise et emménager. Et bien sûr, il avait hérité de la fortune de la défunte.

Roger souffrait beaucoup de ces ragots, jurant par tous les dieux qu’il n’y était pour rien. Je faisais mon possible pour le rassurer, car il était bien évident que ces accusations étaient malveillantes et qu’elles se calmeraient bientôt d’elles-mêmes.

Et puis nous décidâmes de nous rencontrer. Jusque-là, nous n’avions fait qu’échanger des mails. J’avais le cœur qui battait fort, espérant que je ne le décevrais pas. Après tout, il ne me connaissait pas, c’est moi qui avais fait le premier pas.

Dès que nos regards se croisèrent ils ne se quittèrent plus. C’était le gros coup de foudre : nous étions faits l’un pour l’autre. Mais je sentis qu’il était gêné et lui demandai la raison de ce mal-être.

– Je me sens coupable de ressentir tout cela alors que la pauvre n’est plus là… ce n’est peut-être pas une bonne idée, Jacqueline…

– Non, ne dis pas ca. Je suis sûre que de là où elle est, elle doit vouloir ton bonheur, même si c’est avec une autre.

– Si tu le dis…

Il n’avait pas paru convaincu mais je savais qu’il changerait d’avis quand il aura eu la preuve de mon amour pour lui. Avec le temps, il oubliera sa défunte femme et m’ouvrira son cœur.

Peu de temps après, notre relation évolua et nous étions devenus beaucoup plus que des amis.

La théorie du meurtre s’était amplifiée tant et si bien qu’il reçut la visite de la police. J’étais chez lui ce jour-là et les détectives me regardèrent d’un mauvais œil. Ils lui posèrent beaucoup de questions et lui demandèrent depuis quand nous étions ensemble. Il fit son possible pour leur expliquer les circonstances de notre rencontre mais on sentait bien qu’ils ne le croyaient pas. Pour eux, c’était sans doute un mari qui, lassé de sa femme fortunée, avait décidé de s’en débarrasser pour se consacrer à sa maitresse. Je tentai d’intervenir mais ils m’intimèrent de garder le silence et de ne parler que quand on me l’autoriserait. Ils s’en allèrent en promettant de revenir quand ils auraient les preuves de sa culpabilité.

Nous étions sidérés. Je lui proposai de mettre notre relation en suspens, le temps que les choses se calment, mais il refusa catégoriquement. Il ne voulait pas vivre dans la peur. Il n’avait rien fait de mal.

Mais quelques jours plus tard, je reçus un étrange coup de fil. A l’autre bout, une femme qui se disait être la sœur de la morte. Elle me dit d’une voix déterminée :

– Je ne sais pas si vous êtes de mèche avec lui, mais si vous ne l’êtes pas, je vous conseille de vous éloigner de lui et vite.

– Je ne vous permets pas de vous mêler de ma vie privée et de lancer des accusations contre Roger. Il est innocent.

– J’ai des preuves.

Et elle me donna rendez-vous dans un café. Je ne savais pas si je devais y aller ou non, mais je me dis qu’il serait bon de savoir ce qu’elle a contre mon amoureux, pour pouvoir contre-attaquer si besoin est.

Elle me montra des copies d’e-mails dans lesquelles sa sœur lui faisait part de ses inquiétudes envers Roger, ses soupçons au sujet d’une éventuelle trahison de sa part et qu’elle craignait pour sa vie. J’étais sidérée. Je ne m’attendais pas à de telles preuves. La sœur était si troublée que je ne doutai pas un seul instant de la véracité de ces documents.

Je la quittai tout de suite après pour aller m’asseoir dans ma voiture, hébétée. Quel genre d’homme était-il vraiment ? Un coureur de jupons et d’héritages ? Un assassin ? Etait-ce parce qu’il était ainsi qu’il avait répondu aussi vite à mes avances alors que le corps de sa femme était encore chaud ?

Il ne fallait pas qu’il soit au courant de mon rendez-vous d’aujourd’hui, sinon je risquais d’être sa prochaine victime…

Ne voulant pas éveiller ses soupçons, je me rendis chez lui le soi-même, comme convenu. Je prétextai un mal de tête pour expliquer mon comportement bizarre. Il voulu me prendre dans ses bras mais je m’éloignai brusquement. Il me regarda avec surprise. Je lui lançai :

– Je dois couvrir un mauvais rhume, j’ai des courbatures partout. Tu sais quoi ? Je vais rentrer chez moi, cela pourrait être contagieux.

Je partis sans même lui laisser le temps de réagir.

Nos rencontres se firent de plus en plus rares. A chaque fois, j’inventai un prétexte différent. Tant et si bien qu’il comprit que je ne voulais plus le voir. Il décida que peut-être nous avions besoin d’une pause. J’acceptai volontiers.

Les jours et les mois passèrent quand j’appris qu’il était parti vers une destination inconnue. Cette nouvelle me fit du bien, je craignais de tomber sur lui par hasard et qu’il essaie de me convaincre de lui revenir. Le meurtrier était loin maintenant et je pouvais à nouveau respirer.

Tout de suite après je rencontrai Georges, un jeune tout comme il faut, sans histoires. J’avais besoin de ce genre de relation et de jour en jour j’appris à mieux le connaitre. Je n’avais pas de sentiments pour lui mais la vie paraissait simple avec lui. Nous envisageâmes même de nous unir. Et c’est précisément la veille où il devait venir avec ses parents demander ma main que je vis la belle-sœur de Roger. J’étais sortie avec des copines et elle était là aussi, avec des amis à elle. Elle paraissait avoir beaucoup bu. Je me dirigeai vers sa table pour la remercier de m’avoir prévenue à temps.

Elle me regarda d’un air amusé et me lança :

– Quelle idiote !

– Pardon ?

– Tu as gobé l’histoire d’un seul coup. C’était tellement facile que tu m’as privée de toute satisfaction.

– Ce n’était donc pas vrai ? Et les e-mails ?

– Ecrits de mes propres mains !

– Mais pourquoi ?

– Pourquoi ? Parce que ma sœur était morte et ce bon à rien respirait toujours, voilà pourquoi ! Nous n’allions pas le laisser dilapider l’argent de la famille et tomber amoureux de surcroit. Ce n’était pas vraiment mon idée, mais celle de ma mère. La pauvre, perdre sa fille tout bêtement, à cause d’une chute. Il fallait que quelqu’un paie.

J’avais une envie folle de la gifler. Elle avait tout gâché. Maintenant je ne pouvais plus épouser Georges et je ne savais pas où était Roger. Je quittai la soirée sans dire au revoir à personne.

Une année s’était écoulée quand je tombai sur photo de Roger dans un magazine people. On parlait des travaux d’aménagements qu’il avait effectués dans sa demeure qu’il avait transformée écologiquement. Il était donc de retour. Je me rendis tout de suite à son domicile.

C’est une femme qui m’ouvrit la porte. Elle était belle, très belle. Je demandai à voir le propriétaire des lieux :

– Mon mari va vous recevoir, entrez. Vous devez être journaliste, n’est-pas ? Vous allez voir, la maison est extraordinaire.

Je ne pouvais plus faire marche arrière mais je n’avais qu’une envie, celle de m’en aller loin, très loin. Roger était assis dans son bureau et on aurait dit qu’il n’était pas vraiment surpris de me voir. Il demanda gentiment à sa femme de nous préparer un café.

– Roger, je suis désolée…

– Pourquoi ? Regarde autour de toi, je suis heureux. J’ai tout ce dont j’ai besoin, une femme admirable, une maison de rêve. Ah oui, et je vais bientôt devenir père aussi.

– Il faut que je t’explique…

– Pas la peine, pendant les derniers jours de notre relation, je pouvais lire la peur dans tes yeux.

– Ils m’ont tendu un piège, montré de faux documents…

– Et tu n’as pas pris la peine de m’en parler. Tu m’as jugé tout de suite, sans me donner l’occasion de me défendre. J’ai souffert au début mais j’ai décidé de partir d’ici, de tout recommencer. Et cela a marché. En fait, je devrais même te remercier.

Sa femme revint avec le café. Je pris congé, prétextant du travail.

Et c’est les larmes aux yeux que je le laissai là, avec son nouveau bonheur, emportant avec moi mon malheur qui commençait.

Il avait raison, j’aurais du lui accorder le bénéfice du doute, lui faire part de mes soupçons, nous aurions pu régler les choses ensemble. Mais j’ai préféré la solution la plus sûre : la fuite.

(Droits d’auteur réservés à Paula Jahshan. L’utilisation complète ou même partielle de ce texte ne peut se faire sans l’accord écrit de l’auteure sous peine de poursuites judiciaires.)

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