La vie a été dure envers moi. Mon mari décéda d’une crise cardiaque alors que notre fils n’avait que 5 an et n’ayant pas de qualifications, j’enchaînai les petits boulots pour subvenir à nos besoins. Nous n’avions que le strict nécessaire et rien la scolarisation de Johnny pompait toutes nos ressources. Mais j’avais toujours insisté pour qu’il ne quitte pas l’école, prête à me priver de tout. Grâce à un concours et à ses bonnes notes, il reçut une bourse pour aller dans une école huppée. C’était un programme qui visait à mélanger les différentes classes sociales au sein de l’établissement. Ce fut un soulagement. Mais l’adolescent qu’il était avait besoin de vêtements et de matériel pour être au niveau de ses autres camarades. Alors je me mis à la recherche d’un autre travail, plus rentable que le poste d’assistante aux enfants.
Je ne sais pas si je dois me considérer heureuse d’avoir été embauchée comme femme de ménage dans cet hôtel minable de la capitale. Enfin c’est ce que m’a dit le manager, en soulignant qu’il aurait pu faire des économies avec une travailleuse étrangère. Il s’attendait peut-être à ce que je me jette sur lui et que je lui couvre les mains de baisers, mais je me suis contentée d’un petit merci et d’un sourire.
Et je commençai le travail. C’était dur et facile en même temps : pas beaucoup de chambre à nettoyer mais de la saleté à n’en plus finir. Les gens qui venaient ici n’étaient pas les clients idéaux ; c’étaient des couples en majorité illégitimes qui se rencontraient pour une heure ou deux pour consommer leur relation. C’est dire les choses que je devais récolter après eux ! Mais j’évitai de me plaindre, c’était quand même du travail.
Le manager n’était pas trop exigeant. Il se moquait bien de l’hygiène de son établissement. Pour lui, faire les chambres c’est juste faire le lit. Le reste c’était du supplément.
Je ne me mêlais pas de ce qui ne me regardait pas et ma foi les clients ne me voyaient presque jamais car j’arrivais en général après leur départ.
Un jour que je n’oublierai jamais, le hasard fit que je tombai nez à nez avec un monsieur alors que j’étais venue faire le ménage dans sa chambre. Il aurait du être parti mais il s’était attardé pour prendre sa douche. Il était presque nu et n’avait sur lui qu’une minuscule serviette de bain, juste assez grande pour se cacher le sexe. La femme qui l’accompagnait était partie un peu plus tôt, je l’avais croisée dans le hall. Elle avait l’air d’une prostituée. J’avais appris à faire la différence entre les dames qui venaient ici par leur attitude en arrivant ou en partant. Celles qui essayaient de faire profile bas ou qui avaient le regard fuyant étaient des dames bien, qui voulaient être ailleurs et qui regrettaient de s’être fait convaincre de venir ici. Les autres, celles qui bravaient tout le monde du regard, c’étaient les vraies garces. Maquillées à l’extrême, talons aiguilles et robes courtes, elles gagnaient leur vie en vendant leurs charmes. Et ce monsieur dans la chambre avait fait appel aux services de l’une d’elles et l’avait bien sûr renvoyée tout de suite après avoir fait ce qu’il était venu faire. Je m’excusai de l’avoir dérangé et refermai tout de suite la porte après moi. Il me lança une insulte au visage en me criant dessus.
Le même jour, mon patron me fit des reproches. Le client s’était plaint qu’il ne jouissait pas de la discrétion recherchée. Je promis d’être plus vigilante dans l’avenir. A vrai dire, les clients étaient le dernier de mes soucis, je ne les connaissais pas et je savais bien quelle était la réputation de l’hôtel. On s’y fait avec le temps et les gens perdent toute identité ici.
Et puis ce fut la fin de l’année scolaire et je me rendis à l’école voir mon fils jouer dans une pièce de théâtre montée par les élèves. Il s’était très bien intégré et les profs l’adoraient tant qu’ils lui donnèrent le premier rôle. Un cocktail s’en suivit pendant lequel je fis la connaissance du corps enseignant et des autres parents. J’étais si fière de lui et je me sentais si légère, comme si toutes ces années de calvaire n’avaient jamais existé.
Mais deux jours plus tard je reçus une lettre du collège me disant qu’il leur était impossible de compter Johnny parmi leurs élèves l’année prochaine. Je n’y comprenais rien. J’appelai l’école pour prendre rendez-vous avec le proviseur mais on me dit que c’était inutile, que la décision était irrévocable. Le rêve s’était évanoui. Je ne savais pas comment annoncer la nouvelle à mon fils. Je me rendis à mon travail la mort dans l’âme. Le manager de l’hôtel m’attendait sur le perron pour m’annoncer qu’il n’avait plus besoin de moi, que je lui coûtais trop cher et que je devais rentrer chez moi.
Mon monde bascula. La terre entière s’était liguée contre nous. N’avions-nous pas droit à un peu de bonheur ? Etait-ce trop pour les pauvres gens que nous étions ? Je m’assis sur le rebord du trottoir et pleurai de tout mon être. J’avais envie de mourir. Je me mis à marcher dans la rue, ne sachant pas où aller. Je n’avais pas envie de rentrer. Mais il le fallait bien car le soir arrivait et Johnny allait s’inquiéter.
Dès mon entrée à la maison, il sut que quelque chose était arrivé. Je lui racontai tout en pleurant. Il réagit comme un homme. Il me prit dans ses bras en me promettant que tout allait s’arranger, qu’il trouverait du travail, qu’il retournerait un jour à l’école et que je ne devais plus m’en faire.
C’était l’été et les petits boulots étaient abondants. Mon fils travailla dans un fast-food et je trouvai une place chez une dame âgée. Ça allait un peu mieux mais je n’avais jamais voulu que Johnny reste sans éducation.
Et l’inattendu se produisit.
Alors que j’étais en train d’arranger les affaires de mon fils, je trouvai des photos de lui prises à l’école. Sur l’une d’elles, un homme qui me parut familier. Mais oui, c’était le client de l’hôtel ! J’attendis le retour de mon fils pour lui demander qui était ce monsieur. Il m’apprit que c’était le proviseur du collège. C’était donc ça ! Il m’avait sans doute aperçue lors de la pièce de théâtre et ayant eu peur que je le reconnaisse, il avait tout fait pour m’éloigner de son chemin. Le monstre ! C’était à prévoir de la part d’un homme qui fréquentait les prostituées.
Je ne dis rien à Johnny, j’avais besoin de réfléchir.
Je décidai de réagir. Je me rendis au collège et demandai une entrevue avec le proviseur. On me répondit qu’il était en réunion. Je dis d’un ton ferme à la secrétaire :
-Dites-lui que je préfère m’entretenir avec lui plutôt qu’avec les parents d’élèves. Il saura ce que cela veut dire. Je ne bougerai pas d’ici avant de l’avoir vu.”
Elle revint quelques secondes plus tard pour me dire qu’il serait heureux de me recevoir. J’entrai dans un bureau impressionnant derrière lequel il trônait.
-Que voulez-vous ? De l’argent ?
-Je veux que mon fils reprenne ses cours. C’est tout.
-Sinon ?
-Sinon je dirai à votre charmante famille ce que vous faites pendant votre temps libre, dis-je en fixant les photos de sa femme et de ses enfants sur le bureau.
-C’est du chantage ! Je vais aussi devoir vous payer de l’argent jusqu’à la fin de ma vie ?
-J’ai toujours gagné ma vie à la sueur de mon front. D’ailleurs, c’est vous qui avez commencé les hostilités. Je ne vous ai rien fait. Quand vous allez dans ces hôtels avec des dames de mauvaises réputation, il faut assumer, monsieur le proviseur. Sinon, il vaut mieux rester chez soi avec sa famille.
-Vous n’avez aucune preuve. Je soudoierai le manager de l’hôtel comme je l’ai fait pour qu’il vous vire.
-Si, j’ai une preuve : votre tâche de vin sur votre fesse gauche. Je vous ai vu à moitié nu et c’est un détail qu’il est difficile d’inventer. Je suis sûre que votre femme me croira très facilement, ainsi que tous les membres de la direction du collège. Je veux que mon fils reste dans cette école jusqu’en terminale, point final. J’attends une lettre signée de vous demain matin.”
Je me levai et quittai le bureau. J’avais gagné. Je l’avais fait pour Johnny et pour toutes les victimes de ceux qui, grâce à leur pouvoir, se croient tout permis. Ils jouent avec le destin des pauvres gens comme ils écraseraient une fourmi du doigt.
Mon fils reprit l’école en septembre. J’appris qu’il y avait désormais un nouveau proviseur. L’autre avait cru bon de démissionner. Il a bien fait.
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