“L’aide à domicile”

C’est à la suite d’un terrible accident que je me suis retrouvée clouée dans un fauteuil roulant. J’étais au volant de ma voiture quand un automobiliste qui avait trop bu m’a percutée. Après un long séjour à l’hôpital, je suis rentrée à la maison pour me sentir impuissante et vulnérable. Epouse et mère de deux enfants, je me suis retrouvée dans l’impossibilité de m’occuper des tâches les plus simples : faire ma propre toilette était devenu chose trop difficile.

Nous avons alors pensé à faire appel à quelqu’un pour m’aider. Les nounous, cuisinières et femmes de ménage ont défilé et alors que nous allions perdre l’espoir de trouver la bonne candidate, notre petite voisine s’est présentée. Rania était la personne idéale car elle savait tout faire, elle habitait le même immeuble, elle avait vingt ans et les enfants la connaissaient déjà. Elle fut embauchée tout de suite et elle débuta le travail le dès le lendemain.

J’en fus énormément soulagée, moi qui devais apprendre à gérer mes mouvements dans cette chaise qui faisait désormais office de jambes. Et petit à petit, je commençai à reprendre goût aux choses de la vie.

Nous comptions tous sur Rania, elle était devenue le pilote de la maison. Elle lavait, repassait, cuisinait, nettoyait, donnait leur bain aux petits et s’occupait surtout de moi. Elle était devenue indispensable, un peu trop même. Personne ne faisait plus rien sans lui demander conseil et bientôt, sa permission.

A vrai dire, cela me gênait de me voir reléguée au second plan, mais je n’y pouvais rien, je dépendais trop d’elle. Mais j’avais perdu ma place de maitresse de maison et je commençai petit à petit à sombrer dans la dépression. Et elle, elle se comportait en terrain conquis, allant jusqu’à me rabrouer devant ma famille si ce que voulais ne lui plaisait pas. C’était elle qui commandait désormais et tout le monde devait suivre. Elle était toujours là, même des fois la nuit si l’un des petits était malade. Elle ne rentrait chez elle que rarement parce qu’apparemment elle avait trouvé une maison et une famille toutes prêtes.

Ce qui me chagrinait le plus, c’était que mes enfants l’aimaient vraiment et la voyaient un peu comme leur mère. Elle leur achetait leurs habits, les emmenait aux terrains de jeux et ils rentraient tous heureux alors qu’avec moi ils semblaient vraiment s’ennuyer. Et Edouard, mon mari, lui racontait ses problèmes au travail lorsqu’il rentrait le soir et lui demandait quelle cravate porter le lendemain.

Je les regardais avec tristesse et supportais tout cela en silence mais il était évident qu’elle savourait son emprise sur ma famille.

Un jour elle demanda à Edouard de l’accompagner à une soirée dansante, vu qu’elle ne pouvait y aller seule. Elle insista beaucoup et il accepta, bien qu’il déteste franchement ce genre de sortie. Cela me fit beaucoup de peine car avant l’accident il ne venait jamais avec moi quand je le suppliais de m’emmener danser.

Le soir en question, il me promit d’être de retour avant minuit mais il ne rentra qu’à trois heures du matin en chantonnant des airs à la mode. Il puait l’alcool et le parfum de Rania. Je fis semblant de dormir mais en fait, je pleurai toute la nuit.

Le lendemain au petit-déjeuner, Edouard avoua s’être beaucoup amusé et que « cette fille était vraiment la meilleure chose qui nous était arrivée ».

Puis tout dégringola rapidement : Ils sortaient tous sans moi, sous prétexte que je me fatiguais facilement et que je devais me reposer, on me parlait rarement, on ne me voyait plus. Il était clair que je ne faisais plus partie du clan et qu’elle m’avait pris ma famille.

Et c’est dans la déprime que me trouva Elise, ma meilleure amie. Nous ne nous étions plus vues depuis l’accident car elle était partie travailler à l’étranger. Elle s’étonna de me voir dans cet état. Je lui racontai tout. Horrifiée, elle me lança :

-Mais qu’est-ce qui t’es arrivé, bon sang ? Où est la Soha que je connais ? Elle est morte dans l’accident ? Tu as toujours été la femme moderne et déterminée que j’enviais. Ma chère, permets-moi de te dire que tu es bien vivante ; tu as juste perdu l’usage de tes jambes et tu peux toujours gérer ta vie et ta famille, mais d’une autre façon. Il est vrai que ta vie a changé et que tu rencontres de nouveaux obstacles, mais il existe des solutions. Tu as trop misé sur cette fille, elle s’est plue dans le rôle de maitresse de famille. Et toi qu’est-ce que tu as fait ? Rien. Tu as donné à tout le monde une bonne excuse de t’exclure de leur monde. Tout est de ta faute, ma chère.

-Que faire ?

-Redeviens toi-même tout d’abord et récupère ta maison, ton époux et tes enfants. Et surtout, mets cette garce dehors ! Replonge-toi dans ta vie conjugale, intéresse-toi à ton mari et à tes enfants, à leur vie quotidienne. Et pour le reste engage une femme de ménage. C’est toi l’épouse et la mère et personne d’autre !”

Cette conversation avec Elise m’avait redonné de l’assurance, j’avais besoin qu’on me réveille de cet état léthargique. Sans mon amie, je serais restée prisonnière de ce fauteuil pour le restant de mes jours.

Le soir-même j’ai réuni ma famille et leur ai annoncé que j’allais renvoyer Rania le lendemain. Edouard essaya de m’en dissuader, les enfants pleurèrent mais je leur répondis tranquillement :

-Je suis la maitresse de maison et je fais ce que je vois convenable. Dorénavant je m’occuperai de vous comme dans le passé et une femme de ménage viendra nettoyer la maison. C’est tout. C’est ma décision, et elle est finale.”

Plus personne n’osa discuter car mon verdict était sans appel.

Et le jour suivant, alors que Rania s’apprêtait gaiment à débuter sa journée, je l’appelai au salon pour lui donner son dû et la remercier des services qu’elle nous a rendus. Elle resta bouche bée alors que je lui expliquai que nous n’avions plus besoin d’elle, que nous pouvions désormais nous débrouiller tous seuls. Je la raccompagnai ensuite jusqu’à la porte et lui dit adieu avec un sourire qui en disait long. Elle me demanda :

-Je pourrais passer de temps en temps ?

-Oui ma chérie, passe quand tu veux, mais en temps que voisine et invitée, c’est tout.”

Depuis ce jour-là, je fis mon possible pour m’occuper de ma famille et de ma maison. J’y suis arrivée malgré toutes les embûches que peut engendrer un handicap comme le mien. J’avais failli tout perdre en pleurnichant sur mon sort, oubliant la battante que j’avais toujours été.

Mais j’avais reconquis mon petit royaume et c’était ce qui comptait. Elle m’avait bien compris.

Rania n’est plus jamais revenue nous voir. Nous la croisons de temps en temps dans le hall de l’immeuble ou devant l’ascenseur.

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