« Une bien mauvaise femme »

« Mais pourquoi donc tu n’es pas encore mariée ? ».
J’entendais partout cette phrase qui, ma foi, commençait franchement à
m’agacer.  C’était vrai que j’avais 36 ans mais je n’avais pas encore trouvé l’âme sœur et je ne comptais pas me marier juste pour le faire. Ce « retard » était peut-être dû aux critères que j’avais établis ou bien à la baisse de niveau dans les mœurs. Tout le monde s’étonnait de me voir seule car la nature avait été généreuse avec moi : j’étais belle, instruite, drôle, le tout couronné d’un cœur d’or.

Parmi tous les gens qui insistaient pour que je trouve un conjoint, il y avait cette dame, Soha, qui m’était apparentée par alliance. Je ne l’aimais pas beaucoup, peut-être à cause de sa tenue qui n’allait pas du tout avec sa cinquantaine, ou son langage peu soutenu sans parler du chewing-gum qui ne quittait pas sa bouche. Mais elle avait ce côté sympathique qu’ont ces gens-là d’habitude. Elle me promettait toujours de me trouver l’homme qu’il me fallait, qu’elle connaissait quelqu’un qui avait un poste important, qu’elle lui avait parlé de moi et qu’il mourrait d’envie de me rencontrer. Je ne prenais pas vraiment ses propos au sérieux et lui répondais par un « on verra, on verra ». Et comme elle travaillait chez un notaire, je lui confiais au besoin la tâche de me préparer les formalités
nécessaires pour un transfert de propriété.

Un jour qu’elle devait me rendre un papier et que nous nous étions donné rendez-vous dans un café, elle arriva toute contente, en compagnie d’un homme. Dès le premier regard, il ne me plut pas du tout, mais par politesse je lui accordai un petit sourire. En fait, je fus offusquée qu’elle ait même pensé que je pourrais être intéressée par lui. Elle connaissait quand même mon standing ! Quant à lui, il ne me quitta pas des yeux, essayant d’afficher son aisance par des propos relatant ses richesses au pays et ailleurs. Et à ma plus grande surprise, il se mit à me chanter une chanson d’amour. Je failli éclater de rire tant la situation était grotesque, mais mon éducation m’en empêcha. Il avait l’air si pathétique ! Soha lui fit les gros yeux, sans doute pour lui dire d’arrêter, mais il ne s’en soucia guère. Il termina sa chanson et me regarda d’un œil inquisiteur. Je lui souris avec gêne. Il me dit alors d’un ton satisfait

– Mme Rola a bien fait de m’amener avec elle.”

J’allais lui corriger le prénom mais je décidai que moins je parlerai avec lui mieux ce serait. Il demanda mon numéro de téléphone ; je le lui donnai par respect pour Soha. Je n’étais pas inquiète, s’il m’appelle je lui dirais poliment que je ne suis pas intéressée. Je pris congé quelques minutes plus tard.

Il m’appela le soir même. Cela me mit mal à l’aise mais je décidai de répondre pour en finir une fois pour toute.

– Ecoutez monsieur, je suis très flattée de l’attention que vous me portez, mais je suis navrée… vous n’êtes pas mon genre. Soha vous a induit en erreur.

– Soha ? C’est qui ?

– Mais celle avec qui vous étiez aujourd’hui au café !

– Ah… Rola.

– Soha, elle s’appelle Soha. Je la connais très bien, nous sommes parents par alliance.

– Pas du tout. Je suis sûr de son prénom. Je ne la connais pas aussi bien que vous, mais je ne me trompe pas. Nous nous sommes rencontrés ce matin.

– Vous ne la connaissiez pas avant ?

– Pas du tout. Je me trouvai dans ma voiture sur la route, bloqué dans un embouteillage, elle se trouvait dans la sienne à côté de moi. Elle a ouvert la conversation et elle est descendue subitement de son véhicule et est venue s’asseoir près de moi sur le siège passager. Nous avons bavardé, échangé nos coordonnées. Elle m’a raconté qu’elle était veuve et mère de deux enfants en bas âge qu’elle entretenait avec peine, la pauvre. Elle m’a ensuite dit qu’elle devait
rencontrer une personne dans un café et m’a demandé de l’accompagner. Mais
quand je vous ai vue, j’ai tout de suite flashé sur vous. Excusez mon
emportement, je n’ai pas l’habitude de chanter en public, dit-il en riant.”

Je comprenais mieux. Soha ne l’avait pas amené pour moi,
il était avec elle. Mais pourquoi lui avait-elle dit qu’elle était veuve et mère
d’enfants en bas âge alors que son mari était bien vivant et qu’elle avait une
fille unique de 25 ans ? Je ne savais pas si je devais raconter la vérité
à cet homme qui semblait avoir gobé l’histoire rocambolesque de cette aventurière.
Elle allait sans doute lui extorquer de l’argent sous prétexte qu’elle avait
une famille à nourrir.

Je décidai de parler avec elle directement, de lui dire
que ce qu’elle faisait n’était pas bien ni pour elle ni pour sa famille. Après
tout nous vivions dans un petit pays où tout le monde se connait et quelqu’un
aura bientôt vent de ce qu’elle fait.

Je l’appelai pour lui dire que j’avais quelque chose à
lui dire, en privé. Elle insista pour savoir de quoi il s’agissait, je dus
alors lui raconter ce que je savais. Elle se tut pendant un long moment puis m’invita à venir chez elle. Je m’y rendis, un peu honteuse d’avoir à m’immiscer comme ça dans la vie des gens, mais je faisais ça pour elle après tout.

Elle m’ouvrit la porte dans une tenue que je qualifierais de légère. Cela n’avait rien d’étonnant, vu qu’elle était adepte des jupes courtes et des décolletés. Mais de là à m’accueillir en chemise de nuit en plein après-midi…

J’entrai pour trouver 2 hommes aux allures douteuses dans son salon. Aucun d’eux n’était son mari, ni de la famille. Je me sentis tout de suite mal à l’aise mais je n’en laissai rien paraître. Elle m’invita à m’asseoir en m’indiquant la place à choisir, c’est-à-dire entre les personnes déjà présentes. Elle alla me chercher un verre qu’elle emplit de whisky. Je refusai.

– Non merci, je ne veux rien boire, du tout.

– Ma chérie, chez moi tout le monde boit.

 – Sauf moi.

– Je ne savais pas trop à quel jeu elle jouait, mais je savais qu’il se tramait quelque chose.

– Je suis venue pour parler, lui dis-je d’un ton entendu.

– Oui, tout à l’heure, tout à l’heure.”

Les deux hommes me regardaient fixement et j’étais très inquiète.
Après de longues minutes de silence, Soha me dit d’un ton qu’elle s’efforçait
de rendre amical :

– Tu ne veux pas boire, tu ne veux pas parler avec mes invités… détends-toi ma chérie… on dirait que tu as peur de moi… tu sais bien combien je t’aime. Allez, prends un verre, ce n’est pas poli de refuser.”

Je fis non de la tête. Je ne voulais qu’une chose : partir. Soudain, l’un des hommes se pencha sur moi, faisant mine de vouloir prendre le cendrier. Il était presque affalé sur moi et je sentais la moiteur de son corps contre le mien. L’autre, après m’avoir scrutée de haut en bas, mis sa main dans mes cheveux. Soha se leva alors d’un bond, me mit un verre de force entre les mains et sortit un appareil photo. Elle s’apprêtait à prendre des clichés de nous trois quand je repoussai violemment les 2 acolytes et courus comme une folle vers la porte d’entrée. Une fois dans la rue je fondai en larmes. Je l’avais échappé belle.

Elle avait voulu me photographier dans une situation
compromettante pour m’empêcher d’aller raconter la vérité à son mari. Jamais je ne l’aurais crue capable d’une telle manigance.

Je ne savais plus quoi faire. Fallait-il me taire ou en parler ? Elle me faisait vraiment peur mais je n’allais nullement me cacher et trembler dans un coin.

Je l’appelai tard dans la nuit, voulant frapper le
fer avant qu’il ne refroidisse :

– Ecoute Soha, je me moque éperdument de ce que tu fais de ta vie. J’avais pensé que faisant partie d’une même famille je me devais de te mettre en garde. Mais apparemment tu as l’escroquerie et la méchanceté dans le sang. Jamais je n’ai voulu alerter qui que ce soit au sujet de tes combines, mais je t’appelle aujourd’hui pour te prévenir : je ne suis pas une petite fille sans défense et si tu oses refaire ce que tu as fait aujourd’hui ou si tu comptes manigancer quoi que ce soit contre moi, tu le regretteras jusqu’ à la fin de tes jours. Tu connais Maurice, le cousin de ma belle-sœur, celui qui travaille à la Sureté Générale, je lui ai tout raconté et il n’attend qu’un petit mot de moi pour te mettre toi et tes
amis en prison. Alors fais attention ! Eloigne-toi de mon chemin et je te
laisserai tranquille.”

J’avais menti à propos de Maurice mais je n’avais pas d’autre moyen de pression.

Soha ne m’importuna plus jamais. Elle avait compris le message.

Depuis cet épisode, le regard que je portais sur les gens a changé. Je me méfie plus qu’avant et à chaque fois que je rencontre quelqu’un je me pose cette question : peut-on vraiment connaître quelqu’un ?

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2 Comments اضافة لك

  1. أفاتار toniporter888 toniporter888 كتب:

    On dirait presque une histoire vécue…Est-ce le cas Paula ? Car on a tous une petite partie de soi-même en l’ouvrage que l’on écrit.
    Bonne journée.
    A bientôt
    Tony

    إعجاب

    1. Toutes mes histoires le sont… mais pas par moi. Je ne fais qu’ecrire ce qu’on me raconte (tout bas). Il est indeniable que parfois, pour combler les trous dans les histoires je me sers de mon vecu, mais c’est a peine perceptible, sauf pour certains 😉

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