Sacrifice

Il n’est pas aisé d’être l’épouse d’un pilote de ligne. Mais cela, ma mère ne le savait pas. Ils étaient jeunes et elle avait été séduite par l’uniforme, le prestige de la profession et les nombreux avantages qui pourraient en découler dans l’avenir. Mais c’était sans compter avec les incessantes absences et les horaires impossibles de mon père. J’étais trop petite pour comprendre à quel point cela affectait leur couple et comme ils se querellaient très peu, faute de se voir, je croyais qu’ils filaient le parfait amour.

Je n’avais donc rien soupçonné quand « l’oncle Fouad », l’ami de papa, commença à nous rendre visite. Il venait toujours quand nous étions seules, ma mère et moi, pour s’assurer que tout allait bien, que nous ne manquions de rien. Et en bonne maîtresse de maison, maman l’invitait souvent à rester à dîner ; la plupart du temps, quand je rentrais me coucher, il était encore là ; elle avait peur de rester seule le soir. Des fois il prenait même le petit-déjeuner avec nous.

Ce n’est qu’en grandissant que je commençai à voir plus clair dans leur jeu ; j’étais désormais une jeune fille et je pouvais remarquer leur complicité, leurs jeux de mots souvent salaces et cela me mettait mal à l’aise. Mais je n’y pouvais rien car ma mère était une de ces femmes qui ne font que ce que bon leur semble. Elle était autoritaire et j’étais docile de nature. J’adorais mon père et je me refusais à lui faire du mal en lui rapportant ce qui se passait derrière son dos.

Pendant toutes ces années, mon père n’y avait vu que du feu. Il savait que l’oncle Fouad passait chez nous et cela le touchait que son meilleur ami s’occupe ainsi de sa famille pendant ses voyages. Il avait bon cœur, papa, il ne voyait de la malice nulle part.

Mais les mauvaises langues n’ont pas pu se retenir plus longtemps et l’on murmura à l’oreille du mari que sa femme entretenait depuis longtemps une affaire avec Fouad. Je pense qu’il n’en a rien cru au début et ils avaient du vraiment insister pour qu’un soir il débarque à l’improviste à la maison. Nous avions fini de dîner et l’oncle Fouad avait endossé la robe de chambre de papa comme il le faisait souvent pour regarder la télévision, affalé sur le divan. Ma mère et moi, en pyjamas, étions assises tout près de lui et nous commentions avec bonne humeur le film que l’on passait.

Père resta planté là, en plein milieu de la salle de séjour, sa valise à la main, bouche bée. Ce qu’il voyait était en somme qu’une scène quotidienne d’une famille comme les autres. Sauf qu’il n’en faisait pas partie.

Personne ne s’attendait à le voir et nous fûmes tous aussi surpris que lui. Fouad, très embarrassé, se leva d’un bond du divan et essaya frénétiquement d’ôter la robe de chambre, ce qui normalement aurait du être très comique sauf que cela ne l’était pas du tout, au contraire. L’on sentait bien que le drame était inévitable.

Sa surprise passée, papa s’affala sur un fauteuil et fondit en larmes. Il se tint la tête dans les mains et marmonna :

-Ils avaient donc raison, tu me trompes avec mon meilleur ami…

Ma mère n’avait pas bougé, comme tétanisée.

Il releva la tête et je vis dans ses yeux toute la douleur et l’incompréhension du monde. On voyait bien combien il souffrait et que tout ce qu’il avait mis tant de mal à construire s’écroulait en ce moment-même.

-Toutes ces années passées à risquer ma vie pour toi, pour ton confort, pour que tu aies cette belle maison et une vie de rêve… Toutes ces longues nuits passées loin de ma famille, seul dans des hôtels d’aéroport au bout du monde… pendant que toi…

Il grinça des dents en disant ces mots, se leva et sortit subitement de sa veste un revolver.

Nous poussâmes tous un cri. Ma mère faillit s’évanouir et le vaillant Fouad se cacha derrière moi en tremblotant. La situation était critique et il fallait intervenir. Je me levai et m’approchait lentement de mon père :

-Papa tu n’as rien compris, Fouad n’est pas là pour maman mais pour moi… je ne sais pas ce que les gens t’ont dit, mais nous nous aimons depuis longtemps.

Mon père me regarda incrédule, sa main qui tenait l’arme tremblait tellement que je crus que le coup de feu allait partir par mégarde.Mais il a mon âge ! Tu me prends pour un imbécile ? Je vais les tuer tous les deux comme les chiens qu’ils sont !

-C’est pour ca que nous ne t’avons rien dit, j’avais peur que tu dises non et je l’aime trop pour pouvoir vivre sans lui. Maman n’était pas d’accord non plus, mais nous avons réussi à la convaincre et elle a accepté qu’il vienne ici pour que l’on se voit.

Je n’oublierai jamais l’expression qui se dessina tout à coup sur son visage. C’est comme s’il revivait à nouveau. Il posa son revolver sur la table.

Ma mère reprit vite ses esprits et lui lança, amère :

-Tu n’as pas honte de penser ça de moi ? Je t’ai voué ma vie toute entière et c’est comme ça que tu me remercies ?

Elle me dégoûta.

Papa lui prit les mains dans les siennes et les lui embrassa en lui demandant pardon. Fouad arrivait à peine à respirer. Et comme si ma mère n’en avait déjà pas assez fait, elle lança :

-Et ils n’attendent que ta bénédiction pour se marier. C’est la seule façon de faire taire les rumeurs.

-Tu as raison, lança-t-il d’une toute petite voix. Fouad, excuse-moi mon cher ami, je n’aurais jamais du douter de toi, de vous deux.

J’étais abasourdie ; je ne voulais pas épouser cet homme, mais je ne pouvais rien faire, j’aimais tant mon père qu’il était hors de question que je le fasse souffrir, surtout après avoir su qu’il possédait une arme ; j’étais sûre qu’à défaut de tuer ma mère et son amant, il se donnerait la mort. Et ça, pour rien au monde, je ne pouvais le permettre.

Après cet incident, maman fit de son mieux pour m’éviter. Elle craignait ma réaction et elle avait bien raison. Je lui avais sauvé la vie et redoré son honneur et voilà comment elle me remerciait ! En me mariant, elle faisait d’une pierre deux coups : elle resterait l’épouse modèle et pourrait désormais voir son amant sans se cacher. Et moi, je ne pouvais pas refuser d’épouser ce vieil homme et revenir ainsi sur mes déclarations. Et comme je n’avais personne à qui me confier ni à qui demander conseil ; j’étais seule dans mon malheur.

La date du mariage approchait et je passais mon temps enfermée dans ma chambre à pleurer. Un matin, ma mère m’annonça que nous devions aller choisir la robe de noces. J’éclatai en sanglots. Elle me dit d’un air détaché :

-Arrête tes simagrées, tu m’agaces. Tu sais bien qu’il ne veut pas de toi ; c’est moi qu’il aime. Tu le connais depuis longtemps, c’est presque ton père. Tu n’auras qu’à faire semblant, c’est tout. Ce n’est quand même pas trop te demander !

Je n’en croyais pas mes oreilles. Je venais de me rendre compte que cette femme était incapable d’aimer qui que ce soit et qu’elle était prête à me gâcher la vie rien que pour son bien-être.

Et c’est ainsi que je devins l’épouse de l’Oncle Fouad, non pas pour le meilleur mais plutôt pour le pire. Notre mariage ne fut jamais consommé, d’abord parce que je ne l’aurais jamais laissé me toucher, il me dégoutait tellement, ensuite parce que lui non plus ne voulait pas de moi. Papa était très inquiet à mon sujet, mais je le réconfortais lui disant que j’étais une femme comblée.

Cinq ans s’étaient écoulés ainsi quand mon père succomba à une crise cardiaque. Je pouvais enfin divorcer et vivre normalement. Entretemps, l’ardeur de Fouad pour ma mère avait tiédi et il avait trouvé une autre maitresse, plus jeune et moins espiègle ; je pense qu’il ne pouvait plus supporter toute cette supercherie. Maman se retrouva subitement sans mari et sans amant.

Tout juste après mon divorce je partis vivre en Amérique chez des cousins jusqu’au jour où l’on m’apprit que maman était gravement malade et qu’elle voulait me voir. Il était peut-être temps de lui pardonner tout le mal qu’elle avait causé autour d’elle.

Elle avait perdu toute son assurance et son panache ; c’est à peine si je l’avais reconnue. Elle ne parla jamais de ce qui s’était passé, elle ne s’excusa pas. Mais je sentais dans son regard, dans sa voix, que quelque part elle s’en voulait. Peu de temps après, elle s’éteignit tranquillement et je pus enfin continuer ma vie. Mes démons étaient partis l’un après l’autre et l’avenir, quoi que tardif, s’ouvrait dorénavant à moi.

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One Comment اضافة لك

  1. أفاتار toniporter888 toniporter888 كتب:

    Moi non plus je ne vois jamais de malice…
    Et pourtant !
    Merci Paula pour cette nouvelle tranche de vie.
    Bonne journée.
    Tony

    إعجاب

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